Même dans l’oubli, le monde – création

OUBLI V03 lowMEME DANS L’OUBLI, LE MONDE

Création collective dirigée par Dimitri Repérant

Avec Julie Clotilde, François Copin, India De Almeida, Flore Tricon.

Scénographie Inès Carré

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“IL FAUT NOMMER LE MAL POUR POUVOIR LE COMBATTRE.”

Entretien avec Dimitri Repérant

 

Avec le Collectif l’Idiot, vous présentez Même dans l’oubli, le monde. Une création collective où vous abordez le thème du suicide. Pourquoi avoir choisi ce thème ?

Ce tabou est une énigme majeure de la société. Pourquoi se suicider ? La plupart des gens le font parce qu’ils sont dans le silence. C’est donc important d’évoquer le sujet. Il faut nommer le mal pour pouvoir le combattre. Par ailleurs comme le disent les sociologues Christian Baudelot et Roger Establet, « ce n’est pas la société qui éclaire le suicide, c’est le suicide qui éclaire la société ». Parler du suicide c’est donc une occasion pour nous de remettre en question notre société, de l’interroger parce qu’elle nous dérange. L’état de crise est dans tous les domaines : politique, humain, environnemental, social, éducatif, culturel… J’ai le sentiment que notre système ne donne plus de solution. Prendre la parole, alerter, et pousser à une prise de conscience est essentielle et le théâtre a aussi cette mission là.

Considérez-vous le suicide comme un thème universel ?

Oui. Selon Albert Camus « Il n’y a [d’ailleurs] qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. ». On a tous été, de façon directe ou indirecte, confronté au suicide. Et je crois que chaque être humain sain songe au suicide un jour ou l’autre. Dans des moments de désespoir, de détresse ou lorsque l’absurdité de notre vie nous saute aux yeux et qu’on réalise qu’on ne fait que courir parce que la société nous demande d’être productif, on peut parfois avoir des idées sombres. L’absurde nait de la confrontation entre l’attente de l’homme par rapport au monde et ce que le monde peut réellement lui donner. Je veux lutter contre cette absurdité, ne pas y consentir, ne pas me laisser submerger par la société mais plutôt lui proposer une alternative. Je n’attends plus que la société fasse quelque chose pour moi, j’essaie de faire quelque chose pour la société. Faire ce spectacle, ce n’est plus attendre, c’est créer quelque chose. Xavier Dolan tenait ce discours au Festival de Cannes en mai dernier : « Accrochons-nous à nos rêves, car nous pouvons changer le monde par nos rêves ». Je crois effectivement qu’il faut s’accrocher à ce que nous voulons au plus profond de nous-même, mais il faut aussi que ces rêves deviennent réalité, et le seul moyen c’est de les enraciner dans le réel en agissant.

La solution contre le suicide est donc de créer ?

La solution c’est de voir que tout change, que tout passe, que rien n’est permanent. La douleur, le plaisir, la dépression, la passion, l’angoisse, la force, la vie, tout passe. C’est la seule certitude que l’on peut avoir. Et lorsqu’on comprend ça, la première question qui doit se poser est : « qu’est-ce que je fais de ce changement perpétuel ? ». Gandhi disait : « Vous devez être le changement que vous voulez dans le monde ». Je sais que la société change, qu’elle est toujours en transformation, mais telle qu’elle est aujourd’hui elle ne me plait pas. J’aimerais qu’elle soit plus juste, plus généreuse, qu’elle essaie de rendre les femmes et les hommes qui la constituent plus heureux. Le partage, l’union, l’amour, la compréhension et la compassion sont malheureusement trop peu présents à l’heure actuelle. Avec ce spectacle, on essaie de véhiculer ces idées là. On voudrait donner envie, montrer que d’autres choses sont possibles.

 

Dans Même dans l’oubli, le monde, il y a quatre comédiens et un musicien, comment s’est formée votre équipe ?

Au départ ils étaient six, mais une des comédiennes a pris la décision de quitter le projet en cours de route parce qu’il la fragilisait d’un point de vue personnel. Son départ nous a choqués, nous ne nous y attendions pas, et chacun a réagi de façon très différente. Mais paradoxalement, cette absence nous a énormément servi dans le travail qui a suivi. Le vide qu’elle laissait derrière elle, représentait pour nous ce manque que laisse le suicide. Aujourd’hui, l’équipe de comédiens se compose de François Copin, Julie Clotilde, Flore Tricon et India de Almeida avec qui j’ai fait l’école Auvray-Nauroy. Ils ont tous un parcours différents, des personnalités uniques et un rapport au suicide parfois divergent. Les réunir ensemble sur un plateau m’est apparu comme une évidence. Quand au musicien, il s’agit d’Ambroise Willaume, que j’ai rencontré il y a quatorze ans à la maîtrise de Notre-Dame de Paris où nous avons étudié. Lorsque je lui ai proposé le projet, il a tout de suite été emballé alors qu’il n’avait jamais travaillé avec des comédiens, et encore moins avec des comédiens qui improvisent. Mon parcours a débuté dans la musique. Elle a un rôle essentiel dans ma vie, ce qui la rend, pour moi, indispensable dans ce projet.

Vous êtes aussi comédien. Pourquoi ne participez-vous pas en tant que tel dans votre création ?

J’ai estimé que je ne pouvais pas être pleinement dans mon rôle de metteur en scène en étant aussi acteur. Je ne peux pas avoir un œil sur l’ensemble si je fais partie de cet ensemble, il faut prendre du recul pour pouvoir avoir un regard possiblement objectif sur ce qui se créait.

C’est votre première mise en scène. Quelle méthode de travail avez-vous adopté ? Est-ce que votre méthode est un héritage de l’école Auvray-Nauroy dont vous êtes tous sortis ?

Il n’y a pas de méthode à Auvray-Nauroy. C’est plutôt une école qui pousse à se chercher en tant qu’artiste, à trouver les raisons pour lesquelles on fait ce métier. La façon dont je travaille me vient de l’ensemble de mes expériences, de mes rencontres, de mes formations, de mes voyages, de mon rapport à la musique et à la peinture, de mes lectures, des spectacles que j’ai vus. Je ne dissocie pas ma vie de mon travail. Cela forme un tout. J’essaie de faire un théâtre que j’aime et que je veux défendre. La forme que l’on a créée est née d’une écriture plateau. Il y a eu, au préalable, un travail important de recherche, de lecture, de visionnage, d’écoute, de partage, et même d’écriture pour certain. Travail qui s’est prolongé tout au long des répétitions. Cela nous a permis d’avoir un langage commun. Ensuite, nous avons fait de longues improvisations, avec ou sans thème. Pendant le cheminement, je demandais beaucoup aux comédiens. J’attendais d’eux qu’ils viennent avec des propositions pour être ainsi acteurs de la création que je voulais collective.

Et quelles ont été les inspirations littéraires dont vous parlez ? Vous avez évoquez Camus…

Parmi la foisonnante littérature sur le sujet, nous nous sommes concentrés au départ sur trois textes, dont deux contemporains, qui nous avez particulièrement frappés : Suicide d’Edouard Levé, Loin d’eux de Laurent Mauvignier, et Notre besoin de consolation est impossible à rassasier de Stig Dagerman. Très rapidement, nous y avons ajouté des textes plus théoriques : Le Mythe de Sisyphe d’Albert Camus, et plusieurs essais sociologiques, en commençant par Le Suicide d’Emile Durkheim. C’est ce corpus qui a constitué notre canevas de base, qui n’a fait que se développer au fil du travail.

Et parmi la filmographie ?

Au moment où j’ai pensé à cette création, je venais de voir un film qui m’avait vraiment choqué : Le Septième Continent, premier long-métrage cinéma de Michael Haneke, qui parle du suicide et de l’absurde dans notre société moderne avec une violence froide et efficace. La filmographie de Haneke a d’ailleurs été d’une grande inspiration. Ainsi que Le Septième Sceau de Bergman, L’Année des Treize Lunes de Fassbinder, ou encore plus récemment Ida de Pawel Pawlikovsky.

Même dans l’oubli, le monde, pourquoi ce titre ?

Ce titre exprime le fait que tout passe, que tout apparaît et disparaît, que nous allons tous être oublié et que cela n’empêchera pas le monde de continuer d’exister et de se transformer, qu’il ne sert à rien de s’attacher à la gloire et à nos biens car de toute façon au bout de tout cela, malgré tout, il y a la mort. J’essaie de faire prendre conscience que l’essentiel est de vivre avec son temps, avec le seul qui nous appartient, le présent. Mais on peut aussi dire que l’oubli correspond ici au néant, à l’abîme dans lequel le suicidé veut s’annihiler, et au vide qu’il laisse à ceux qui restent, qui eux peut-être paradoxalement n’oublient pas, au moins pour un temps.

Quel sentiment voulez-vous faire jaillir chez le spectateur à travers la pièce ?

Malheureusement ou heureusement, on n’est jamais totalement maître de ce que l’on produit. Mais j’aimerais que ce spectacle soit comme une onomatopée, un “Hého”. Qu’il soit un appel à une prise de conscience, un appel à la vie, à l’aventure, au présent, au voyage, à la création, à l’instant, à l’amour, à la compassion. Qu’il pousse à la générosité gratuite et à moins d’égoïsme. Toutes ces choses qui manquent terriblement dans notre société. Je vais beaucoup au théâtre, et il y a malheureusement peu de spectacles dont je suis sorti en me disant : « Waouh, la vie est magnifique, c’est beau le monde ». Mais quand ça arrive, cela créait une vitalité énorme. On sort du théâtre transformé. On est en prise totale avec le réel, on a envie d’agir et de donner. Et même si cet état ne dure qu’un temps, cela nous permet de voir la vie avec un autre regard. En somme, je voudrais que ce spectacle soit un anti-suicide.

Propos recueillis par Axel Tardieu