Il est ton corps ici – création

CORPS V03 or lowIL EST TON CORPS ICI  

 

De et Avec

Flore Tricon et Edouard Liotard Khouri-Haddad

 

 

 

Extrait :

Une salle de bal vide.
Des tables et des chaises renversées. Une barre de striptease.
Des verres et des bouteilles vides au sol.

Le panneau d’un bar de nuit clignote, un bruit de grésillement est présent en continu. L’espace est presque vide, rien n’est marqué par un temps précis, tout est immobile comme abandonné à son propre espace temps.
Elle danse autour de la barre. Son corps fait des figures étranges.

Il s’avance, il est rentré comme attiré par la lumière extérieure. Il est intemporel, un brin ringard, un costume un peu trop grand, il porte des lunettes de soleil à la Elvis Presley en fin de carrière.

 

Lui- « Je peux vous demander quelque chose ? » elle s’interrompt et le regarde comme si cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas regardé quelqu’un.
Lui- « Hier je suis passé par ici, mais il n’y avait pas de night club.
Elle- C’est pas possible, vous avez du vous tromper, ça fait dix ans qu’il existe. Elle répond en continuant à faire des figures autour de la barre.

Lui- Je suis sûr d’être passé par là, ici, au même endroit, et qu’il n’y avait rien.
Elle- Alors ce ne devait pas être hier, peut-être que c’était il y a dix ans et vous pensez que c’était hier. »

Elle se remet à danser autour de la barre en l’ignorant. L’homme fait le tour de la salle et choute dans des bouteilles sans faire exprès. La femme s’arrête et le regarde.

Elle- « Et aujourd’hui, pourquoi vous êtes rentré ?

Lui- Parce que je vous l’ai dit quand je suis passé ici hier, et je sais que c’était hier, il n’y avait rien.
Elle – Alors c’est parce qu’aujourd’hui vous aviez très envie de rentrer dans ce genre d’endroit.

Lui- Et c’est quel genre d’endroit ici ?
Elle- Le genre qu’on oublie le lendemain qu’on y est venu, le genre où l’on vient pour passer le temps, pour être seul mais au milieu des autres.
Lui- Et vous venez souvent ici ?
Elle- Ça dépend, quand j’ai peur, je viens danser ici.
Lui- Ah, oui, alors c’est peut être pour ça que je suis là.
Elle – Vous avez peur ?
Lui- Je n’y avais pas pensé avant que vous en parliez mais je crois que oui, il y a de ça »

Au départ il y a 

Edouard, précis, très conscient de l’espace. Corps énergique, pulsionnel, fuyant.

Flore, un peu maladroite, arythmée. Corps féminin, nerveux, comme à côté.

Entre les deux une perception du monde différente et une conception commune de la scène. La proposition de départ est simple : parler de notre rapport au(x) corps intime(s) et dans la société.

De ce travail à deux corps nous avons écrit un certain nombre de textes qui nous ressemblent, racontent nos manques, nos désirs, nos peurs, nos folies. Nous avons extrait des récits fictifs de ces questionnements intimes, tenté de décrire où se trouve notre corps dans tous les instants que nous traversons. Chacune de nos tentatives interroge, est singulière parce qu’elle nous appartient.

Nous voulons nous dévoiler, juste ce qu’il faut pour garder un mystère, pour que chacun puisse se voir à travers nous.

Au cours de la rencontre scénique de nos deux corps nous voulons chercher où est le dialogue, quelles parties de nous peuvent (se) communiquer. Nous envisageons ce travail comme un spectacle hybride entre théâtre et danse, alternés et mêlés.

Une co-écriture papier-plateau.

Au cours du travail nous voudrions

tenter de composer ensemble différents corps en partant de la singularité de notre vision du corps – corps à soi, aux autres, ensemble, démembrés. En nous posant la question de ce rapport intime nous voudrions parler du corps quotidien et mis en scène, des déjections et des apparats. Du corps, entre pudeur et impudeur.

Le corps, c’est le premier espace où je grandis, une représentation du monde en miniature. Le “lieu où je suis condamné”, où viennent “s’inscrire les signes qui m’échafaudent”.

Dans ces limites que la société impose à mon corps, je suis une identité, je suis en mutation. Dans cette société, il y a nous qui avons choisi de faire du théâtre, il y a nous qui parlons dans l’espace intime du spectateur.

Avant d’écrire nous nous sommes questionnés, pour inventer nous devons expérimenter.

Notre corps est ici. Nous ne pouvons lui échapper : le temps de la pièce nous voudrions qu’il se métamorphose, bouger « comme », être « comme ».
Nous nous costumerons. « Si le costume est là, en principe, pour protéger et cacher le corps, il sert aussi à le dessiner et à le révéler. Un corps figuré n’est jamais un corps réel. La représentation se réfère à notre expérience vécue, et cette expérience n’est pas seulement visuelle, mais occupe tous les sens ; un corps a une odeur, un poids, une consistance. L’artiste qui représente un corps a un éventail de possibilités : il peut faire appel plus strictement à la vue, mais il peut aussi suggérer une expérience plus complète de la chair par divers artifices.» Histoire du corps, volume 2, Alain Corbin, 2005. Le corps mis à mort.

Nous serons violents, doux, beaux, moches, grotesques, sublimes, étranges, nous serons nous, c’est à lui toujours que nous reviendrons. « Je peux bien aller au bout du monde, je peux bien me tapir, le matin, sous mes couvertures, me faire aussi petit que je pourrai, je peux bien me laisser fondre au soleil sur la plage il sera toujours là où je suis. » Le corps utopique, Michel Foucault, 1966.

Dans ce dialogue que nous souhaitons engager, notre corps est acteur, notre corps est sujet. Il frôle la mort, il cherche d’autres enveloppes. A deux, ils dansent et luttent.

Quel corps je rêve d’être ? Ce que je suis ? Où je me place ?

Dans quelle mesure je choisis mon corps quand on ne possède pas un corps mais que l’on est un corps.

Sans doute le théâtre est un moyen d’y répondre.

Il est ton corps ici c’est

le lieu du fantasme. De la nuit. Du corpsqui se fantasme. On oublie les limites pour se trouver. C’est l’ici de la scène. Mais au delà nous voudrions raccrocher le spectacle à l’imaginaire de la salle de bal vide. Au départ de cette idée un texte de Flore dont voici un extrait :

“Tu la retrouveras plus tard dans une salle de bal encore vivante de ses échos. Tu enlaceras le poteau croyant enserrer son corps. Tu diras ce que tu as vu pendant son absence et elle rira de ta voix qu’elle ne reconnaît plus. La salle a gardé les mêmes meubles. Les bouteilles vides régurgitent leur liquide et la radio garde les vibrations de ses beats

 

Nous aimons ces espaces modelables comme intemporels où tout semble suspendu, au bord du néant. Dans ce lieu il y a les échos des musiques qui durent, les éclaboussures incrustées sur le carrelage, les corps à vue qui transpirent et se tassent.

Le spectacle tel qu’il a été imaginé a pour vocation d’être aussi bien joué dans des salles de théâtre que dans des salles de fêtes, de bal, des bars. Nos éléments de décors seront des tables et des chaises renversées ainsi qu’une barre de strip-tease. Nous voudrions être nomades, mobiles et adaptables aux différents lieux qui voudront bien nous n’accueillir. Nous aimerions nous transporter dans des lieux vides et silencieux, prolonger les nuits.

 

Extrait:

« C’est un lieu qui est mort quand il pensait vivre. Les murs s’écartent, les ombres disparaissent, le son n’a pas d’écho, il tombe. Je suis au centre de mon monde, une plaine blanche et lisse, sans horizon. Pourquoi as tu oublié ? Pourquoi n’as tu rien retenu ? Les murs n’exhalent plus de fragrances, les pores de plâtres se sont refermés sans rien emprisonner. Ni mémoire, ni senteurs, ni corps, ni rire, ni larmes, ni même quoi que ce soit de médiocre. Un vaste vide empli mon domaine, un infini borné.
Ici c’est peut-être le lieu de la mort, silencieuse et trop calme.
Où sont les fous, les cotillons accrochés aux tableaux, la moiteur de la pièce gorgée de suaves sueurs salés, des plus douces senteurs camphrées que les êtres s’offrent ?
Où donc est mon corps ? »